Sur l’air de la liberté, Chansons de résistantes dans les prisons nazies

17. La java des courants d’air

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17. La java des courants d’air

Chanson originale Chanson détournée
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Partition


Jean Boyer (paroles) et Georges van Parys (musique), C’est un mauvais garçon, valse-musette tirée du film Un mauvais garçon, partition pour chant et piano, Paris, Salabert, E.A.S. 10842, 1936, p. 1-3.

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Disque


Jean Boyer (paroles) et Georges van Parys (musique), C’est un mauvais garçon, Henry Garat (chant), Orchestre WAL-BERG, 1 disque 78 tours, Polydor, 524.244, 1936.

macaron du disque

Film


Jean Boyer, Un mauvais garçon, 1936, 1 DVD, Éditions René Chateau vidéo, 2008.

Hiver 1943, prison de Lübeck

Cet air reprend la mélodie de la chanson C’est un mauvais garçon tiré du film Un mauvais garçon de Jean Boyer (mettant en vedette Danielle Darrieux et Henri Garat), lancé en décembre 1936 dans la salle de cinéma de la Scala, à Paris. Dans la chanson originale, le protagoniste Pierre Mesnard (interprété par Garat) se moque de la bourgeoisie et particulièrement de son hypocrisie face aux marginaux dont il dit faire partie. Extrêmement connue dans l’entre-deux-guerres, cette chanson a fait l’objet de nombreux détournements dans les cercles résistants; le recueil La Résistance en chantant compilé par Sylvain Chimello fait état de pas moins de quatre versions différentes, dont trois ont été inventées dans des maquis et une dans un camp du Service du travail obligatoire en Allemagne.

La version détournée par Oddon, construite en six couplets et autant de refrains dont les paroles sont souvent modifiées, évoque les rumeurs de libération qui circulaient dans les prisons, en donnant une panoplie de détails exagérés qui, au fil des accumulations, crée un effet comique. Ce nouveau texte est trois fois plus long que celui de la source originale, qui comporte un refrain (chanté deux fois) et deux couplets. Cette ampleur considérable vient souligner par l’humour l’importance démesurée que prenaient les rumeurs dans les prisons et les camps de travail – un phénomène analysé ultérieurement par Germaine Tillion, qui insistait sur la prise de distance à laquelle il fallait s’astreindre en dépit de toutes les privations pour éviter de perdre son esprit critique, essentiel pour résister. De la source à la version modifiée, le « mauvais garçon » devient le groupe des prisonnières et, parallèlement, les « bons bourgeois » sont remplacés par la Gestapo.

Si Oddon intitule cette chanson La java des courants d’air, la partition de la source originale fait référence à une valse-musette plutôt qu’une java. En réalité, les deux termes sont interchangeables, puisque la java est une « danse à trois temps, assez saccadée, en vogue dans les bals populaires des faubourgs » parisiens de l’entre-deux-guerres. Son style sans prétention, tout comme sa danse moins raffinée et plus sautillante, cadrent bien avec le milieu dans lequel s’inscrivent Un mauvais garçon et son protagoniste aux apparences rebelles. La scène du film dans laquelle le protagoniste chante C’est un mauvais garçon représente cependant la danse typique de la valse-musette.

[Sources : références 30, 42, 55, 58, 66, 90, 118, 121 dans la bibliographie]

Transcription comparée

C’est un mauvais garçon

(1936)

 

Nous, les paumés nous ne somm’s pas aimés

Des bons bourgeois qui nagent dans la joie.

Il faut avoir, pour être à leur goût,

Un beau faux-col et un chapeau mou

Ça n’fait pas chic, un’ casquette

Ça donn’ le genr’ malhonnête

Et c’est pourquoi quand un bourgeois nous voit

Il dit en nous montrant du doigt :

 

Refrain

« C’est un mauvais garçon

Il a des façons

Pas très catholiques.

On a peur de lui

Quand on le rencontre la nuit.

C’est un méchant p’tit gars

Qui fait du dégât

Sitôt qu’il s’explique…

Ça joue du poing, d’la tête et du chausson

Un mauvais garçon! »

 

Tout’s les bell’s dam’s, plein’s de perl’s et de diams,

En nous croisant ont des airs méprisants

Oui mais… demain, peut-être ce soir…

Dans nos musett’s ell’s viendront nous voir!

Ell’s guincheront comm’ des filles,

En s’enroulant dans nos quilles...

Et nous lirons, dans leurs yeux chavirés,

L’aveu qu’ell’s n’osent murmurer :

 

Refrain

« C’est un mauvais garçon

Il a des façons

Pas très catholiques.

On a peur de lui

Quand on le rencontre la nuit.

C’est un méchant p’tit gars

Qui fait du dégât

Sitôt qu’il s’explique…

Mais ya pas mieux, pour donner l’grand frisson

Qu’un mauvais garçon! »

La java des courants d’air

(ms p. 12-13)

 

Dans les prisons du Grand Reich allemand

Nous somm’ groupées, et fort aimablement

Par les bons soins de la Gestapo

Logées, nourries, vêtues d’oripeaux,

L’on y attend, peu frivoles,

Que le régim’ dégringole.

L’oreill’ tendue et l’esprit sans repos

A l’affût des moindres propos :

 

[Refrain]

Ah que dites-vous l[à],

Qui vous a dit ça,

D’où vient la nouvelle?

Qu’ce soit vrai ou faux

Répétez-moi ces quelques mots!

Pour tuer le cafard

Faut que les canards

Volent à tire d’ailes

Car la prison ne serait qu’un enfer

Sans les courants d’air!

 

Ils n’ont même plus, les bourgeois de Lübeck

Le souvenir de leur dernier beefsteak.

Ils s’font les dents sur de vieux trognons

(Pour l’marché noir il faut du pognon)

Nous bouffons leurs pomm’ de terre

Ça ne fait pas leur affaire

Un de ces jours, à forc’ de restrictions

Ils feront la révolution!

 

[Refrain]

Ah que dites vous l[à], qui a vous a dit ça… etc.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quant aux nouvelles qui vienn’ de l’étranger

Parait qu’leur axe est un peu dérangé :

Monsieur Franco s’est évanoui

On n’parl’ plus guèr’ de Mussolini,

Les Anglais sont en Afrique

Avec les gars d’Amérique

Tandis qu’les Boches, ou Laval et son clan

Ont fait assassiner Darlan!

 

Refrain :

On dit qu’à Ankara

On réunira

Tous les diplomates,

On dit qu’sur le Don

La verdure est à l’abandon;

On parl’ d’un attentat

(« Dodo » n’est-il pas

Blessé à la patte ?)

Et qu’à Versaill’ s’est fait sacrer Laval :

Ça c’est pas [b]anal!

 

Un visiteur a dit que, récemment,

Il y aurait eu plusieurs débarquements,

Que les Anglais, les Yankees, les Russes,

Sont à Marseille… avec Marius

En train d’manger la sardine

Pendant qu’les Boches se débinent.

Si le tuyau n’vous parait pas sérieux

Mesdames il faudra trouver mieux!

 

[Refrain]

Ah que dites-vous l[à], qui a vous a dit ça… etc.

 

J’ai entendu (par le trou des waters)

Un raccourci de joyeux courants d’air :

Le Comte Ciano est ratatiné

Worochilowsk est évacué,

Une surveillante en mystère

Prédit la fin de la guerre

Et Ribbentrop est parti pour l’enfer

Préparer l’arrivée d’Hitler!

 

[Refrain]

Ah que dites-vous l[à], qui a vous a dit ça… etc.

 

Noël arrive, et puis le nouvel an,

L’hiver se passe et voici le printemps,

Berlin, Hambourg, Kiel etc.

Ne sont que cendres et que pl[â]tras,

Entre le feu et la neige

Le Grand Reich se désagrège

Et l’on prétend que « Dodo » tout là[-]bas

A passé la Bérésina!

 

Refrain :

On a même conté

Qu’il s’est arrêté

Près de Varsovie

Tel fut son élan

Et l’envergure de ses plans!

Tandis qu’au doux pays

Du macaroni

L[es] Napolitaines

Font danser aux sons du gai tambourin

Les Américains!

Manuscrit


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Recréation


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